L’Ecole Haïtienne et la démocratie : une inadéquation quasi-parfaite

En Haïti, La Démocratie et l’Ecole font deux. Si la première promeut la liberté de toutes sortes et l’émancipation individuelle et collective, la deuxième enferme l’haïtien dans une pensée circulaire qui l’empêche de sortir de sa zone de confort et d’affronter les défis de la vie.

« L’importance d’une bonne éducation ne se fait jamais sentir plus fortement qu’au milieu des circonstances propres aux temps que nous vivons. » 

Hegel

Généralement, le système politique en vigueur dans un pays détermine souvent le modèle éducatif à mettre en œuvre dans la société. Depuis Emile Durkheim (1858-1917), nous avons compris que l’éducation est un outil permettant aux « générations adultes » d’influencer les générations naissantes. Sans une adéquation plus ou moins parfaite entre le modèle politique et le modèle éducatif, les générations naissantes risquent de sombrer dans des tourments qui peuvent soit susciter un changement vers un nouveau modèle politique, soit engendrer un chaos absurde. Depuis les années 70, avec Jimmy Carter, l’idée d’exporter la démocratie vers des pays où règnent des régimes autoritaires, poursuit son petit bonhomme de chemin (Battistella, 2011) et charrie avec elle les fameux Droits de l’Homme. Parmi lesquels, le droit à l’éducation constitue l’élan pour faire émerger l’école de la république et la démocratiser. C’est-à-dire la rendre accessible à l’ensemble de la population de façon à assurer la transmission des valeurs de la republique qui servent de support à la démocratie.

Haïti fait partie des pays qui ont connu cette vague démocratique. Depuis 7 février 1986, Haïti est bloquée dans une « transition démocratique» qui rime avec « Coup d’Etat », « Instabilité politique », «Crise Electorale» et « TRANSITION ». Après 34 ans d’expérience démocratique, nous n’arrivons pas encore à sortir de cette impasse infernale pour enfin gouter aux délices de l’ « Haïti rêvée ». Le système éducatif haïtien semble attiser cette situation. Voilà pourquoi ?

L’analphabétisme un vrai handicap

Au cœur du système démocratique se trouve « la loi de la majorité ». Un principe qui prend en compte la volonté générale comme celle de tout le monde. Grace au point d’appui de l’égalité, tout le monde jouit du privilège d’exprimer sa volonté en tant que citoyen indépendamment de son niveau d’étude, ses origines (géographique, familial, ethnique, etc.), son sexe, etc. Ce qui requiert, dans la société, un socle commun de connaissances et de compétences pour pouvoir penser la communauté voire le pays. Déjà, en Haïti, de nombreux citoyens du pays ne savent même pas lire et écrire. Comme disait Evelyne Trouillot Ménard (2013), il est difficile de parler d’éducation sans immédiatement penser au nombre d’analphabètes qui, en dépit des nombreux programmes lancés et actions entreprises depuis le début des années 40, continue de se situer dans une marge inacceptable variant de 40% à 50%. Selon les chiffres officiels actuels, le nombre d’analphabètes s’élèvent à quatre millions (4.000.000). Un problème de base qui ne garantit pas vraiment la participation de tous dans cette « construction démocratique ». Sachant que la logique comme l’art de penser se trouve souvent au centre des débats « démocratiques ».

L’École haïtienne avec ses vielles méthodes

Jusqu’à présent, l’expérience haïtienne dans l’ère de la démocratie se résume aux élections, à « la loi de ma bouche » et surtout à une instabilité interminable. Conséquence : le vivre ensemble est totalement menacé. Les dialogues deviennent des exercices entre « amis» pour laisser présager des « sorties de crise ». Alors que les crises demeurent encore et encore. Parfois d’autres viennent grossir la pile. Ce qui fait que la violence semble être le choix possible pour se faire entendre. On dirait qu’on n’a jamais appris aux haïtiens à résoudre des problèmes. C’est justement de ca qu’il s’agit ! L’Ecole haïtienne ne favorise pas l’émergence d’une génération capable d’apporter des réponses aux défis auxquels le pays fait face. Tout se construit autour du prêt-à-penser sans aucune remise en question. Il suffit de savoir mémoriser les paragraphes du manuel d’histoire, de biologie, de géographie,… pour gravir des échelons dans le milieu académique. Aucune analyse, ni compréhension véritable n’est sollicitée. En ce sens, les idées reçues et les stéréotypes sont des ingrédients fondamentaux qui nous permettent de penser le passé, le présent et l’avenir. Du coup, nous ne faisons plus la différence entre les rumeurs et la vérité, entre le bien et le mal, entre le bon et le mauvais, etc. Plus de dichotomie, tout se confond.

L’esprit critique, ingrédient essentiel

Il ne faut surtout pas sous-estimer l’importance de l’esprit critique dans une démocratie. Il favorise non seulement la rationalité mais aussi la possibilité de penser autrement. Il nous conduit à sortir de notre zone de confort pour tenter de trouver d’autres explications. Pour le sociologue Gérald Bronner, professeur à l’Université Paris-Diderot, « l’esprit critique est une façon de négocier intellectuellement avec le monde. Exercer son esprit critique, c’est d’abord à se méfier de ses intuitions ». Autrement dit, il permet de trouver la voie qui conduit à la vérité plus facilement. Pourtant, dans notre société, les gens ne cessent de suivre une ligne traditionnelle qui les enferme dans un schéma de pensée un peu réducteur. Un exemple classique, l’homme haïtien ne meurt pas souvent de cause naturelle. Il existe toujours une main invisible qui orchestre ces meurtres. La quasi-totalité des choses d’ailleurs. Même dans les débats sur les faits politiques, des idées toutes faites circulent à longueur de journée sur leurs causes. Même les membres de la presse adoptent une telle ligne de conduite face à l’actualité. La nouvelle vient d’être connue, ils insinuent déjà. Quant à l’intellectuel haïtien, pour répéter après Laennec Hurbon (1987), il s’évertue systématiquement à éloigner de ses discours le réel haïtien. Son langage est d’autant plus pléthorique qu’il est vidé de ce réel. L’impression que ce dernier est éduqué pour une autre société, parait très vive. Quant aux réseaux sociaux, ils s’imposent comme étant le vecteur idéal pour faire circulaire des présupposés, des rumeurs et des insinuations de toutes sortes. Ce qui favorise des opinions bancales, instituées à partir des arguments sans fondements.

Les deux pilliers d’une bonne démocratie

Depuis la démocratie athénienne, la parole (les discussions) et la participation des citoyens sont les piliers qui garantissent la bonne marche de ce système politique. Périclès, père de la démocratie athénienne, a souligné qu’il faut placer la parole avant l’action. Dans cet ordre d’idée, la discussion facilite l’émergence de décision éclairée capable de guider l’action vers la direction idéale. Dans nos écoles, les débats sont des activités très rares. Parfois, certains enseignants ont tendances à refuser toute sorte de remise en question qui pourrait susciter un vrai débat. Dans le cas où un débat se germe durant un cours, par exemple, des arguments « ronflants » et des railleries viennent généralement « plomber » les échanges. En ce qui concerne le pays, un argument pour le moins sinistre casse habituellement toute l’ambiance : « De toute façon, rien ne va changer dans ce pays». Même l’actuel premier ministre se sert de ces genres d’exutoire dans les coulisses en disant : « le pays n’existe ni sur papier ni dans le réel ». De ce fait aucun débat contradictoire ne peut vraiment s’engager sur le fonctionnement de notre société sans tomber l’obscurantisme ou la dénégation des perspectives nouvelles.

Chez l’Haïtien, la participation citoyenne est compromise de très tôt. L’Ecole haïtienne ne valorise pas les projets d’intérêt général. A part des sorties récréatives, très peu de projets de ce type se réalisent dans les établissements scolaires. Seulement, il y a une tradition dans le pays qui oblige les écoliers à planter des arbres tous les 1er mai. Pourtant ces dernières années, beaucoup d’écoles ont boudé cette tradition. Toutefois, nous pourrions, par exemple, initier nos jeunes enfants à la protection de l’environnement. En les conviant, tous les derniers vendredis du mois, à faire une petite présentation du projet personnel lié à l’écologie. Au niveau du deuxième cycle fondamental, on commencerait à leur inciter à voter et poser leur candidature à un poste électif dans classe. Ainsi, les ouvrages de civisme serviraient de boussole. Mais NON, rien de tout cela ! Résultats : lors du dernier scrutin, en 2016, le taux de participation n’a été que de 21%.

Annah Arendt (1991) nous a fait comprendre que c’est avec l’éducation que nous décidons si nous aimons assez nos enfants pour ne pas les rejeter de notre monde, ni les abandonner à eux-mêmes, ni leur enlever leur chance d’entreprendre quelque chose de neuf, quelque chose que nous n’avions pas prévu mais les préparer d’avance à la tache de renouveler un monde commun. C’est d’ailleurs pour cette raison que la principale mission de l’école, surtout dans une démocratie, est de préparer les élèves à devenir des acteurs. Capables de faire bouger les choses et d’actualiser le mode de fonctionnement de la société. Cependant le pays tourne au ralenti et nombreux haïtiens souhaitent quitter le pays à la recherche d’une vie meilleure. À chaque obstacle rencontré, un discours dominant refait surface : peyi pa ofri moun anyen ! Ce sentiment d’impuissance qui nous traverse devant les situations difficiles, tant sur le plan personnel que collectif, traduit la faiblesse de notre école et qu’elle ne répond pas au modèle social et politique que nous avions adopté depuis plus de trois décennies. Alors repensons l’école pour repenser la société !

Jean Rico PAUL, psychologue de formation et bloggeur par passion


Références
Arendt, H. (1989). La crise de l’éducation. Paris: Gallimard.
Battistella, D. (2011, Avril). L’Occident, exportateur de démocratie . Politique étrangère , pp. 813-824.
Hurbon, L. (1987). Comprendre Haïti. Essai sur l’État, la nation, la culture. Paris: Les Éditions Karthala.
Ménard, E. T. (2013). L’éducation en Haiti: inégalités économiques et sociales et question de genre. La femme dans l’enseignement superieur. Haiti perspectives .

3 choses essentielles à savoir sur l’évaluation à l’école

« Lois d’existence scolaire.

-Élève : j’existe car je suis évalué.

-Enseignant : j’existe car j’évalue.

-Directeur d’école : J’existe car j’ordonne d’évaluer.

– Ministère de l’Éducation : Rien n’existe hormis l’évaluation. »

De l’éducation, Pamphlet 1 d’Ernest Abbé

Dans la quasi-totalité des systèmes scolaires à travers le monde, dans le processus d’apprentissage, l’évaluation constitue la troisième étape du continuum pédagogique (Enseignement-Apprentissage-Évaluation).  Il est difficile d’envisager un enseignement  dans le contexte scolaire sans une évaluation. Souvent, on perçoit cette dernière comme un rituel pour aboutir à l’acte d’enseigner. Ce qui fait qu’elle est souvent pratiquée à l’école. Quant à sa définition, elle fluctue suivant la fonction qu’elle remplie. De manière générale, l’évaluation permet à l’enseignant de mesurer les acquis des élèves et d’apporter des réponses pédagogiques adaptées  à ses besoins particuliers. D’où l’importance de souligner ces trois (3) choses essentielles  à savoir sur l’évaluation.

  1. Pluralité d’évaluation

Trop souvent, nous  réduisons le terme évaluation à un seul type – Évaluation sommative –   qui a pour objectif de faire un bilan des compétences et connaissances à la suite d’un enseignement. Pourtant, il en existe plusieurs. Dans la logique de l’évaluation au service de l’apprentissage, une évaluation diagnostique débute l’enseignement dans le but de sonder les pré-requis des élèves par rapport au cours et/ou à certains contenus du cours. Celle-ci sera complétée par une évaluation formative pratiquée de manière continue afin d’ajuster son enseignement pour mieux répondre aux besoins de l’élève. Et enfin, une évaluation sommative s’impose pour vérifier si les objectifs fixés au départ ont été atteints.

  1. L’évaluation va au-delà d’une stratégie de mesure

Il est évident que toute évaluation sert à mesurer. Mais sa finalité va encore plus loin. Évaluer contribue aussi à former l’élève, surtout dans une évaluation formative consistant à améliorer l’apprentissage de l’apprenant en essayant de dépister ses difficultés et y répondre adéquatement. Plus important encore, l’évaluation permet à l’élève d’apprendre de ses propres erreurs. Et surtout, elle doit entrer en adéquation avec les objectifs déjà fixés au début du cours. Dans l’alignement pédagogique, les stratégies d’évaluation doivent rimer avec les activités pédagogiques et  les objectifs d’apprentissage. Donc, l’évaluation dans le contexte scolaire ne s’improvise pas. Elle doit être le résultat de tout un cheminement dans l’action pédagogique.  

  1. L’évaluation, un instrument de communication

« L’évaluation sert à produire de l’information éclairante pour prendre des décisions »

Francoise Campanale (2000)

Peu nombreux sont ceux qui perçoivent les évaluations comme un instrument de communication. Elle donne un aperçu des connaissances apprises par l’apprenant. Et ces descriptions, souvent consignés dans un bulletin, permettent de transmettre aux parents voire à d’autres établissements scolaires le niveau de progression de l’élève. À travers ces résultats, les parents peuvent entrevoir les progrès ou encore les difficultés de leur progéniture. C’est aussi une mine d’informations pour l’enseignant qui souhaite s’améliorer au fil du temps. Dans le sens qu’il peut faire une analyse des items auxquels percutent beaucoup d’élèves, puis viendra le moment de se remettre en question, revoir son cahier d’activités et enfin essayer de comprendre ce qui n’a pas fonctionné. 

L’évaluation est incontestablement un instrument de mesure des acquis des élèves mais elle n’est pas réduite uniquement à cette fonction. Elle a  aussi une fonction certificative (échec ou réussite), une fonction formative (pour améliorer les apprentissages) et une fonction d’orientation (pour préparer une nouvelle action). Une manière de dire qu’elle mérite d’être exploitée dans toute son étendue dans l’intérêt des apprenants. 

Jean Rico PAUL

Sources

1. Les dossiers pédagogiques de l’académie de Nantes (Novembre 2014), « Évaluer pour faire réussir les élèves », Académie de Nantes.
2. Rey, O., & Feyfant, A. (2014), « Évaluer pour (mieux) faire apprendre », Institut Français de l’Education, No. 94.
3. Musial,M., Pradère, F., & Tricot, A.(2012).Comment concevoir un enseignement ? Bruxelles : De Boeck.