« L’Ecole Haïtienne se meurt. Et mourra avec elle toute la société… »

source: unicef.fr

C’est en tout cas ce qu’a constaté l’ancien délégué départemental du Nord, Wilbert O. Joseph, dans une lettre adressée, en septembre 2004, à ses Administrés pour les convier aux « Etats Généraux pour une Ecole de Qualité ».  Deux raisons sont évoquées pour justifier une telle allégation. La première se réfère à la fonction  de reproduction sociale de l’école. En tant qu’institution chargée de maintenir, de conserver et de renouveler la société, l’Ecole haïtienne n’arrive plus vraiment à assurer cette fonction combien importante pour le progrès de la société. La deuxième raison avancée concerne l’autonomie de pensée que l’Ecole devrait développer chez l’individu. Encore une autre fonction non-assurée par notre école. Frappé d’une telle affirmation sur notre Ecole , nous nous sommes mis à chercher certains faits justifiant une telle allégation.

            Pour répéter après l’ancien délégué Joseph, «  Traditionnellement, l’enseignement haïtien  n’a jamais connu une bonne santé. Il lui manquait tantôt les moyens, tantôt les méthodes, toujours l’organisation». Le manque de moyen en particulier prive de nombreux enfants du pays de leur pain d’instruction. Et ceci, à travers l’histoire, nous pouvons faire une remarque parlante dans les budgets de certains gouvernements en ce qui concerne ce manque de volonté de concrétiser l’Ecole. Charles Tardieu-Dehoux (1990), dans son livre titré l’éducation en Haïti : de la période coloniale à nos jours, a passé en revue les budgets des gouvernements de 1900 à 1980. Parmi les 17 présidents considérés, c’est le président Dartiguenave qui a consacré la plus grande partie de ses dépenses à l’Éducation Nationale : environ 35% du budget national.

            Le système éducatif haïtien ne semble pas être une priorité pour différents gouvernements haïtiens.  Des rapports sont rédigés et des faiblesses du système scolaire sont mises à nus mais le cœur du problème reste entier. Prenons l’exemple du plan national d’éducation et de formation publié en décembre 1997 dans l’optique de répondre au délabrement du système éducatif haïtien. Ce document comporte des éléments capables de nous éclairer sur l’état du système scolaire de l’époque. Selon ce dernier, malgré l’augmentation fulgurante du taux de scolarisation des enfants dans le pays entre 1980 et 1992, près d’un million d’enfants n’étaient pas scolarisés. Jusqu’en 1995, dans le milieu rural, moins de 25% des enfants étaient scolarisés au niveau du primaire. Et depuis 1987 jusqu’à 1994-95, environ 67% des élèves de ce niveau fréquentaient des écoles privées. Quant aux écoles secondaires, c’était encore pire : sur les 776 écoles recensées, Haïti comportait seulement 116 lycées.  Donc, l’éducation du peuple haïtien reposait, en grande partie, sur le dos du secteur privé. Et l’Etat ne contrôlait que superficiellement ces établissements scolaires à cause « du pouvoir d’intervention très faible » du Ministère de l’Education Nationale.

            Dans la partie diagnostique de ce plan, la qualité médiocre de notre éducation était abordée comme l’un des facteurs qui laissaient les jeunes esprits désarmés dans la société. Ils n’étaient pas préparés à la « vie active et au marché du travail ». Bref, tout a été dit et, parfois, redit pour exprimer l’urgence du moment. Qu’il faillait agir dans l’immédiat  pour essayer  de redresser le système éducatif haïtien. Pour répondre à cette « urgence », un plan national d’éducation et de formation a été mise en place. Ce plan comportait 24 objectifs spécifiques regroupés en 10 objectifs majeurs. En ce qui concerne les objectifs majeurs, nous retenons notamment :

  • l’amélioration de la qualité de l’éducation ;
  •  l’accroissement et rationalisation de l’offre scolaire au niveau de l’enseignement fondamental
  • et la revalorisation de la condition enseignante.

            En faisant un saut en avant, nous cherchons à comparer, sans trop de rigueur, ces deux époques. Prenons d’abord le taux d’analphabétisme, qui tournait autour de 60% en 1997, a connu une baisse considérable en 2003 avec un taux de 49% (IHSI, 2003). Pourtant, selon un Guide des indicateurs : Haïti , publié en Avril 2010 par le Réseau National en Population et Développement (RNPD) et Fonds des Nations Unis pour la Population (UNFPA), durant l’année fiscale 1997-1998, le pourcentage d’enseignants qualifiés s’élève à 46,6% dans le milieu urbain et 8% milieu rural. Cependant, pour l’année 2002-2003, le pourcentage d’enseignants qualifiés a chuté  à 22,5% (urbain : 33,7% ; rural : 11,3%). Donc, la majorité des enseignants en Haïti des deux époques n’avaient pas une formation universitaire. Il est bon de préciser que le niveau de formation des enseignants constitue l’une des composantes essentielles de la qualité de l’éducation.

« Tant vaut l’école, tant vaut la nation. »

Un tel dicton nous permet d’esquisser un rapport de corrélation entre notre société et notre école. Et nous trouvons une certaine explication à travers les écrits d’Emmanuel Kant sur l’éducation. Pour lui, « l’homme ne peut devenir homme que par l’éducation. Il n’est que ce que l’éducation fait de lui.» Et à ne pas oublier que cette éducation est orchestrée par des hommes, qui sont souvent (pour ne pas dire toujours) démunis d’un niveau d’éducation suffisant pour transmettre à la nouvelle génération. Ce qui constitue d’ailleurs la source de la décadence de notre société. Et l’actualité nous fait l’étalage des faits qui illustrent notre déclin : kidnappings répétés, corruptions à tous les niveaux,  incivismes, etc. Notre société s’autodétruit en enchérissant des phénomènes impudiques. Dans les médias, des chefs de gang prennent la parole à l’instar des autorités étatiques. En fait, le prestige des institutions sociales est en train d’être saboté à coups de marteau. Les flammes de nos valeurs disparaissent, la grandeur de notre histoire s’assombrit et notre volonté de vivre ensemble est remise en question.

Aujourd’hui, la qualité de l’enseignement est remise en cause. Et par rapport au contexte global, notre enseignement à l’école parait, pour le moins, rétrograde. Donc, notre école ne se met pas à la hauteur des changements qui s’opèrent à l’ère de la mondialisation. D’où la nécessité de la réinventer. Pourtant, malgré l’agonie qu’elle confronte, aucune mesure structurelle et conjoncturelle n’est envisageable. On préfère l’asphyxier avec des solutions creuses, comme le projet d’augmenter l’effectif du personnel enseignant dans le secteur public alors qu’ils sont déjà en sureffectif. Pendant ce temps, notre société s’enfonce dans le marasme dans lequel elle se trouve depuis des décennies. Et malheureusement, dans les revendications populaires, ce débat n’est pas tout à fait  à l’ordre du jour.

Jean Rico PAUL

Psychologue de formation

Références

Joseph, W. O. (2004, Septembre 30). Lettre de la Délégation du Nord à ses Administrés . Cap-Haitien, Haiti.

Ministère de l’Education Nationale, de la Jeunesse et des Sports. (1997). Le plan national d’education et de formation. Port-au-Prince.

Réseau National en Population et Développement (RNPD) et Fonds de Nations Unis pour la Population (UNFPA). (2010, Avril). Haiti: Guide des indicateurs. Port-Au-Prince.

Tardieu-Dehoux, C. (1990). L’Education en Haiti, de la periode coloniale à nos jours. Port-Au-Prince: Editions Henri Deschamps.

Les différentes couleurs du paysage scolaire en Haïti

Dès la fondation du système scolaire haïtien, on retrouve déjà deux systèmes de scolarisation : public et privé. Par manque de structure scolaire pour accueillir les enfants de la nouvelle nation, Jean Jacques Dessalines incita des particuliers à créer des écoles privées pour suppléer les écoles publiques (Joint, L’école dans la construction de l’Etat, 2009). Et aujourd’hui, l’Etat s’appuie encore sur le secteur privé pour offrir ce service public tant nécessaire pour le développement du pays. Environ 80% des institutions scolaires en Haïti appartiennent au secteur privé. Ces institutions scolaires sont souvent catégorisées en se basant sur des critères variées. C’est en tout cas ce qu’a entrepris le sociologue Louis Auguste Joint dans son  livre intitulé « système éducatif et inégalités sociales en Haïti ». À la suite d’une enquête pour sa thèse de doctorat, il arrive à distinguer cinq (5) types d’école dans le pays : 1) écoles publiques, 2) écoles congréganistes, 3) écoles indépendantes du premier ordre,4) écoles indépendantes du second ordre et 5) les écoles internationales. Voyons donc de plus près leurs profils !

1- Les écoles publiques

Les écoles publiques sont inscrites dans l’ADN même du système éducatif haïtien. Par le passé, elles jouissaient d’une excellente réputation et étaient réservées à un petit groupe privilégié. À partir de la « révolution de 1843 », des enfants issus de la masse commencèrent à y avoir accès (Joint, L’école dans la construction de l’Etat, 2009). Mais cette réputation s’effrite depuis des décennies en raison des irrégularités comme les retards et absences des fonctionnaires. En outre, les grèves récurrentes du personnel enseignant et les classes pléthoriques font partie des problèmes majeurs qui empêchent beaucoup de parents de vouloir y inscrire leurs enfants. Cependant, certains lycées comptent parmi les meilleures écoles.

2- les écoles congréganistes

              Dans l’imaginaire collectif, les écoles congréganistes bénéficient d’une position prépondérante dans le classement des types d’école du pays. Cette conception est le résultat d’une longue tradition d’excellence. C’est, à priori, pour cette raison que des familles de toutes couches du pays cherchent à y trouver une place pour leurs enfants. La rigueur, la discipline et l’excellence sont  les principales valeurs cultivées dans ces structures scolaires. Autrefois, les élèves  qui s’y instruisaient, provenaient majoritairement de la bourgeoisie haïtienne. Depuis quelques années, de plus en plus d’élèves qui sont issus des quartiers populaires et de la classe moyenne, s’y intègrent. Dans ces établissements, les parents paient régulièrement « l’écolage » et s’expliquent à la direction lorsque ces frais tardent à venir (Joint, L’école dans la construction de l’Etat, 2009).  Les enseignants, quant à eux, reçoivent ordinairement leur salaire à la fin du mois.

3- Les écoles indépendantes de type 1

Souvent nées d’initiatives du secteur protestant en Haïti, les écoles indépendantes de type 1 regroupent tous les établissements scolaires privés et non congréganistes qui bénéficient d’une certaine réputation aux yeux du public. L’écolage varie suivant l’espace géographique, le bâtiment, l’ancienneté et la politique de l’école. Pourtant, ces institutions offrent presque le même niveau d’enseignement, qui se rapprochent d’ailleurs à certaines écoles congréganistes. Selon Joint (2007), dans la hiérarchie des écoles du pays, leur niveau est moyen. Leurs élèves ont un suivi pédagogique et des contrôles réguliers. Leurs professeurs sont plus ou moins bien formés et reçoivent régulièrement leur salaire à la fin du mois. Elles ont une très large « clientèle » à travers le territoire national, surtout les enfants des familles qui ont un revenu régulier tous les mois.

4- Les écoles indépendantes de type 2 ou École Borlette

À l’instar des écoles indépendantes de type 1, cette deuxième catégorie d’écoles indépendantes réunit aussi des écoles privées non congréganistes. Elles s’implantent à la manière de n’importe quelle entreprise de production qui cherche à tout bout champ de vanter les mérites de ses produits. À la radio comme à la télévision, des spots invitent les parents à venir inscrire leurs enfants. Par là, elles récupèrent les élèves rejetés par les autres écoles et les familles modestes les confient l’éducation de leurs progénitures. Les professeurs qui y enseignent, sont souvent peu qualifiés avec un maigre salaire qui arrive tardivement. Ces établissements scolaires sont marqués par une complaisance tant au niveau de l’enseignement qu’au niveau du fonctionnement de l’institution. Mais c’est surtout parce que les dirigeants de ces structures ont peur de la décroissance de l’effectif de départ, puisque, sans un bon effectif, la faillite n’est pas très loin.

5- Les écoles internationales

Dans un article du site Courrier International, Alan Wechsler retrace brièvement l’histoire des écoles internationales à travers le monde. Selon cet article, « l’origine des actuelles écoles internationales remonte à 1924, mais elles ont connu une croissance exponentielle pendant les vingt dernières années ». La prolifération de ces écoles  est due à l’élargissement de la clientèle qui était auparavant les enfants des expatriés, les fils et filles des diplomates en particulier. Aujourd’hui, Haïti compte  plus de six (6) structures scolaires de ce type. Et elles se trouvent au sommet de la hiérarchie en termes de la qualité de l’enseignement avec des professeurs qualifiés et mieux payés. Les programmes qu’elles utilisent, sont différents  du programme haïtien. Elles appliquent les programmes en vigueur en France, Canada ou aux Etats-Unis.

Dans un article du site Courrier International, Alan Wechsler retrace brièvement l’histoire des écoles internationales à travers le monde. Selon cet article, « l’origine des actuelles écoles internationales remonte à 1924, mais elles ont connu une croissance exponentielle pendant les vingt dernières années ». La prolifération de ces écoles  est due à l’élargissement de la clientèle qui était auparavant les enfants des expatriés, les fils et filles des diplomates en particulier. Aujourd’hui, Haïti compte  plus de six (6) structures scolaires de ce type. Et elles se trouvent au sommet de la hiérarchie en termes de la qualité de l’enseignement avec des professeurs qualifiés et mieux payés. Les programmes qu’elles utilisent, sont différents  du programme haïtien. Elles appliquent les programmes en vigueur en France, Canada ou aux Etats-Unis.

Jean Rico Paul

Travaux cités

Joint, L. A. (2009). L’école dans la construction de l’Etat. Dans H. Michel, & L. Hurbon, Genèse de l’Etat haïtien (1804-1859) (pp. 225-241). Paris: Les Editions de la Maisons des sciences de l’homme.

Joint, L. A. (2007). Système scolaire et inégalités sociales en Haiti: le cas des écoles catholiques. Paris: L’Harmattan.

Wechsler, A. (2017, Juillet 18). Les écoles internationales surfent sur la mondialisation. Consulté le Aout 10, 2020, sur Courrier International: http://www.courrierinternational.com/article/education-les-ecoles-internationales-surfent-sur-la-mondialisation